Les Enquêtes du Louvre

Le dernier Alix Senator a donné une excellente idée à Martin Quenehen : m’inviter à participer à une de ses Enquêtes du Louvre, le podcast autour des œuvres majeures du musée. Elle était bien sûr consacrée aux taureaux ailés de Khorsabad que l’on voit sur la couverture.

La semaine dernière, j’ai donc eu le grand plaisir de me rendre au Musée du Louvre. Il était fermé donc vide (qui n’a jamais rêvé de se retrouver seul ou presque dans le Louvre vide ?). Martin et moi avons discuté plusieurs heures devant les fameux taureaux et les bas-reliefs assyriens du département des Antiquités Orientales. Je les avais déjà vus, mais j’ai redécouvert, comme à chaque fois, à quels points ils étaient impressionnants. Je ne peux que vous inviter à aller les admirer aussi dès que le Louvre sera réouvert et… à écouter notre podcast quand il sera disponible.

Saint Denis, céphalophore

Aujourd’hui 9 octobre, les catholiques fêtent la saint Denis, le légendaire premier évêque de Paris et surtout le saint « céphalophore » par excellence, « céphalophore » c’est-à-dire qu’il porte sa tête dans ses mains. Le mot vient du grec : képhalê (tête) et phorein (porter).

Mais comment saint Denis en est-il arrivé là ?

Statue de saint Denis sur le portail de Vierge à Notre Dame de Paris.

Selon la légende, Denis avait été envoyé par le pape évangéliser la Gaule et s’était installé à Lutèce, le future Paris, quand éclatèrent les persécutions anti-chrétiennes de l’empereur Dèce vers 250-275. Repéré par le gouverneur romain de la ville, le futur saint fut décapité avec deux compagnons, Éleuthère et Rustique, sur la butte appelée ensuite Monmartre (mons Martyrum, le « mont des Martyrs »).

Mais ses aventures ne s’arrêtèrent pas là : au lieu de s’écrouler, Denis ramassa sa tête et marcha environ six kilomètres vers le nord. Là, il confia sa tête à une certaine Catulla, et tomba enfin mort sur le sol. Il fut enterré à cet endroit. On y édifia ensuite la basilique qui porte encore son nom de nos jours.

Le Martyre de saint Denis par Léon Bonnat, vers 1880, Panthéon de Paris.

Le Sphinx d’Hatchepsout

Exposé au Metropolitan Museum of Art, © Юкатан

Hatchepsout fut reine ou plutôt pharaon d’Égypte au XVe siècle avant notre ère.

Sculptée dans du granit rouge, cette grande chimère tire pour moi tout son charme du contraste entre son puissant corps de lion et le visage attentif et bienveillant, je dirais presque empreint de tendresse, de la souveraine.
Celle-ci n’en porte pas moins les traditionnels attributs de la royauté égyptienne : le némès, la coiffe, mais aussi… la barbe postiche.

Exposé au Metropolitan Museum of Art, © Юкатан

Le tombeau de Philippe Pot

Comme je viens de retomber sur plusieurs épisode de Doctor Who avec les moines sans tête à la télévision, j’ai envie de vous montrer le tombeau de Philippe Pot, ce soir.

Son auteur n’est pas connu mais il a été réalisé entre 1477 et 1483 pour le grand sénéchal de Bourgogne, le fameux Philippe Pot. Les “moines” ou plutôt les pleurants dans ce contexte portent des blasons représentent ses huit quartiers de noblesse.

Lui-même est représenté en chevalier, les mains jointes pour une prière et les yeux grand ouverts. Mais, rassurez-vous, il n’est pas en train de supplier les “moines” de ne pas l’enterrer vivant. C’est juste la manière du XVe siècle de montrer l’attente chrétienne de la Résurrection.

Exposition au Musée du Louvre, © Poulpy

Adam et Ève : la première tentation

Ci-dessous : la tentation d’Adam et Ève par le serpent. Base de la statue de la Vierge à l’Enfant, trumeau du portail de la Vierge, Façade ouest de Notre-Dame de Paris.

Il illustre un épisode fameux de la Genèse, le premier livre de la Bible. Placés dans le jardin d’Eden par Dieu, Adam et sa compagne, qui ne s’appelle pas encore Ève, peuvent faire tout ce qu’ils veulent… Tout sauf manger les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Hélas, le serpent, vient trouver la jeune femme et la convainc de tenter l’expérience. Loin de mourir d’avoir croqué le fruit, ils verront leurs yeux s’ouvrir et cette “prise de conscience” les rapprochera de Dieu. Ève se laisse tenter, cueille un des fruits, mord dedans puis le donne à Adam qui en mange à son tour.

Bien sûr, Dieu se rend compte qu’ils ont désobéi et les chasse du jardin. Ils sont condamnés à souffrir et à mourir – surtout Ève qui est la responsable première de la désobéissance : elle accouchera dans la douleur et et devra rester dorénavant soumise à son mari (eh oui… cette histoire justifie bien des choses). Le serpent est maudit lui aussi : depuis il rampe dans la poussière.

Ici, ce serpent est représenté avec un buste de femme. Il est en fait Lilith, la première épouse d’Adam qui s’est changée en démon pour se venger d’une autre punition divine. Dieu avait la punition/malédiction facile à l’époque.

Photo : © Jebulon

Le Chant des sirènes

Je vous montre souvent la mort comme un squelette effrayant mais elle peut aussi être très séduisante, au moins en donner l’illusion, ainsi les fameuses sirènes de la mythologie grecque.

Depuis l’Antiquité, ces femmes fatales sont le symbole d’une sensualité toxique qui vise à détruire l’autre et d’un érotisme mortifère qui consume entièrement celui qu’il possède. (Bon, je ne m’attarderai pas sur le fait que ce sont de méchantes femmes qui séduisent des hommes sans défense comme des rapaces se jettent sur de pauvres petits lapins, les Grecs de l’Antiquité ne sont pas vraiment connus pour leur féminisme).

Détail d’un stamnos attique à figures rouges du Peintre de la Sirène, vers 480-470 av. J.-C. British Museum. © Jastrow (un stamnos est un vase qui servait surtout à mélanger et conserver le vin)

Homère nous apprend dans l’Odyssée que les sirènes sont des créatures marines qui vivaient à l’entrée du détroit de Messine, en Sicile. Elles s’allongeaient sur le rivage – oui, c’était l’époque bénie où on pouvait avoir des activités statiques sur les plages – et se mettaient à chanter ou à jouer de la lyre. Les marins qui les entendaient en perdaient le sens de l’orientation et fracassaient leur bateau sur les rochers affleurants, quand ils ne sautaient pas directement à l’eau pour les rejoindre. De toutes façons, ils finissaient dévorés par les sirènes et leurs ossements demeuraient à jamais sur leurs rives où ils se transformaient à leur tour en poussière/sable.

Sirène sur une stèle funéraire grecque, vers 330 av. J.-C., musée archéologique d’Athènes. © Codex

Homère ne s’attarde pas sur le physique des sirènes mais ses successeurs décrivent des femmes-oiseaux. Parfaitement normales à l’origine, elles auraient été punies par une ou plusieurs déesses : Héra parce que la première d’entre elles aurait séduit Zeus (oui, la jalouse ne pouvait pas punir son mari alors il fallait bien se lâcher sur quelqu’un), Aphrodite parce qu’elles auraient refusé de perdre leur virginité (un comble pour ces femmes fatales) ou encore les Muses parce qu’elles les auraient défiées au chant (il ne faut jamais défier des déesses, jamais, c’est un principe de base).

Une interprétation moderne du mythe : John William Waterhouse, Ulysse et les Sirènes, 1891, National Gallery of Victoria, Melbourne.

Seuls de rares mortels parvinrent à échapper aux sirènes : les Argonautes grâce à Orphée dont la musique couvrit leur chant et les marins d’Ulysse qui avaient mis de la cire dans leurs oreilles. Le roi d’Ithaque réussit lui aussi à éviter leurs serres mais de justesse. Curieux d’entendre leur chant, il demanda à ses hommes de l’attacher au mat de son navire. Ils lui obéirent et il put satisfaire sa curiosité. Heureusement pour lui, ils ne l’entendirent pas quand il les supplia de le détacher pour qu’il puisse rejoindre les merveilleuses jeunes femmes qui l’attendaient sur leur terre paradisiaque.

Bonne nuit avec Dionysos

Dionysos et moi vous souhaitons une bonne nuit.

Vase cérémonial grec, vers 580-570 avant notre ère, conservé au Louvre.
Un comaste, un buveur participant aux processions rituelles de Dionysos, le dieu grec de l’Ivresse, serre contre lui un skyphos, un vase à boire, aussi grand que lui.

Ce petit objet sympathique était aussi amusant qu’il en avait l’air.
On pouvait verser du vin dans le vase, puis on débouchait deux ouvertures situées sur le comaste et selon le principe des vases communicants, celui-ci se remplissait donnant l’impression de « boire » la moitié du vin.
On pouvait aussi faire l’inverse et selon le même principe, le vin coulait du comaste dans le vase donnant l’impression d’une arrivée « miraculeuse » de vin jusqu’à ce que les niveaux se soient équilibrés des côtés.

Les deux visages d’Artémis

Il y a une déesse dont je n’ai pas encore parlé dans Alix senator mais qui le mériterait bien, c’est Diane/Artémis, la déesse gréco-romaine de la chasse, sœur d’Apollon, le dieu sauvage cher à Jacques Martin.

Comme son frère elle a de multiples visages, du plus classique au plus inquiétant.
Ci-dessous, je vous montre l’Artémis grecque telle qu’on se l’imagine : la chasseresse accompagnée d’une biche à la beauté sans défaut.

Statue d’Artémis à la biche, dite Diane de Versailles, peut-être inspirée d’un original grec du IVe siècle av. J.-C. par Léocharès. Œuvre romaine d’époque impériale. Son nom Diane de Versailles lui vient du fait que Louis XIV fait transférer la statue dans le château de Versailles, lieu qu’elle occupera jusqu’à son retour au Louvre en 1798.

Ci-dessous en revanche, on a une autre Artémis, plus orientale et étrange : l’Artémis priée dans le temple d’Éphèse, en Turquie actuelle.

Accompagnée de lions, elle porte sur son vêtement toutes sortes d’animaux qui témoignent de son statut de maîtresse des bêtes sauvages. Parfois on trouve aussi des plantes, des insectes, des animaux fantastiques (griffons, sphinx…)sur ses jambes ainsi que sur le nimbe divin qui entoure sa tête.

Mais le plus étonnant est peut-être le grand nombre de « mamelles » qui ornent sa poitrine. On les interprète souvent plutôt comme des testicules des taureaux qui lui ont été sacrifiés, symboles à la fois de fécondité et de domination de la déesse sur les mâles en tout genre.

Je vous laisse maintenant deviner celle que je préfère. 🙂

Statue de l’Artémis d’Éphèse, premier siècle avant notre ère, musée archéologique d’Éphèse (Turquie)

Adam… de Notre Dame

Voici bien une statue qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans une église médiévale et pourtant ce nu masculin qui représente Adam, le premier homme, provient du bras sud du transept de Notre Dame de Paris.

Il a sans doute été réalisé vers 1260 par le sculpteur Pierre de Montreuil alors chargé de cette partie de la cathédrale. Il faisait pendant à une Ève entourant un Christ du Jugement dernier entouré d’anges.

Adam, de Pierre de Montreuil, vers 1260, musée de Cluny, Paris. © RMN-GP/cliché Hervé Lewandowski

Sa pose rappelle celle du type antique des « Vénus pudiques » et on interprète souvent son anatomie (hanches étroites, corps gracile et flexible, fesses rebondies) comme une adaptation en figure masculine d’une statue féminine. Son auteur avait-il vu les petits bronzes antiques qui circulaient à l’époque ? Ou bien disposait-il de carnets de modèles ? On ne le saura jamais.
En tout cas, ce type physique fut peu repris pas la suite : comme on le sait, les nus sont relativement rares dans l’art médiéval et on s’intéressait plus à l’époque au travail du vêtement, du drapé, qu’à celui du corps.

À noter aussi que l’Adam que nous connaissons aujourd’hui n’est pas exactement celui que le fidèles pouvaient admirer au XIIIe s : plusieurs parties du corps ont été reprises au XIXe s notamment les mollets et la main droite. À l’origine, celle-ci ne faisait pas un geste de bénédiction mais était refermée autour d’un objet, sans doute une pomme du jardin d’Eden.

Mourir à Pompéi

Je suis tombée par hasard la nuit dernière sur France 5 sur l’excellent documentaire Les dernières heures de Pompéi qui retrace la destruction d’un quartier de la ville au travers des dernières fouilles initiées en 2018. Si vous ne l’avez pas encore vu, n’hésitez pas à aller y jeter un coup d’œil sur le site de la chaîne. Il est encore disponible jusqu’au 26 avril (Ici : Les dernières heures de Pompéi )

La reconstitution de la vie quotidienne des habitants de Pompéi ainsi que de leur fin dramatique en octobre 79 sont vraiment réussies. Un peu trop même peut-être. Je vous avoue que je me suis encore laissée émouvoir par le triste sort des victimes du volcan ensevelies sous leur maison ou brûlées par les nuées ardentes.

Moulage photographié par Ken Thomas lors de l’exposition « A day in Pompeii », Charlotte, États-Unis.

Cela m’a donné envie de vous montrer ce soir le moulage du corps d’une des victimes de Pompéi. Il a été réalisé vers 1863 selon la méthode initiée par Giuseppe Fiorelli alors directeur des fouilles. On a versé du plâtre liquide dans l’espace laissé vide par la décomposition du corps dans les couches de pierre ponce et de cendres. On peut donc voir cet homme dans la position exacte dans laquelle il est mort, recroquevillé sur lui-même et sans doute conscient de vivre ses derniers instants. Enfin, je n’en sais rien… Mais j’ai du mal à ne pas me projeter devant un témoignage aussi émouvant de la catastrophe.