Narration : une page d’Alix

On commémorera demain l’anniversaire de la mort de Jacques Martin, parti le 21 janvier 2010. Vous savez qu’il fut un auteur très important pour moi. Sans lui, je n’aurais sans doute jamais fait de Bande Dessinée. Et je réalise que je n’ai pas encore parlé de l’une de ses planches. Il est grand temps de réparer ça. Voici donc la page 28 des Légions perdues, le tome 6 des aventures du jeune Alix.

Je l’ai choisie pour rester dans le thème du loup puisque je vous ai parlé d’une planche de l’album « Louve » de la série Thorgal la dernière fois.

On a donc ici la fameuse rencontre d’Alix et du loup qui conditionnera toute la suite de ses rapports avec cet animal dans le reste de la série. Le loup n’est pas vu ici comme le symbole de Rome mais plutôt, a priori, comme celui de la sauvagerie, le « pire ennemi » de l’homme, qu’il faut éliminer. Je dis a priori car Martin va renverser les codes comme Van Hamme et Rosinski le feront après lui. Le loup ne devient pas ici une image maternelle, mais il est décrit comme un animal intelligent, capable de complicité avec les humains et qu’il faut épargner et même sauver au même titre qu’un humain justement.

Jacques Martin met tout ceci en valeur dans les deux derniers strips de la planche. Chacun est divisé en trois sections verticales et utilise les ressources de la symétrie pour mettre en parallèle ou en opposition les personnages et le loup.

Ainsi, strip 2, on a, en case 1, une plongée sur le loup en train de remonter du trou d’une manière inattendue et très astucieuse, tandis qu’en case 4, on a une contre-plongée sur les humains avec un Macarus brutal et prêt à tuer. L’opposition/complémentarité des plans répond à celle des comportements des protagonistes qui échangent des regards lourds dans les deux cases centrales.

Le strip suivant n’a qu’une case verticale au centre mais elle est entourée de 4 petites cases horizontales, contrairement au précédent qui présente la construction inverse (2 petites cases horizontales entourées de 2 cases verticales). Cette mise en scène donne un grand équilibre et une grande stabilité à la planche tout entière.

Pour en revenir au strip 3, il joue sur la symétrie entre plusieurs de ses cases. Cases 1 et 4, on a 2 personnages en buste qui discutent. Cases 2 et 5, on a 1 seul personnage muet, dans des plans proches. Si l’affrontement visible case 1 s’oppose à l’entente qui règne case 4, la détermination et le calme sont les mêmes cases 2 et 5. Symboliquement, Alix est assimilé au loup et tous deux s’opposent aux deux autres personnages, les vrais « loups », au sens sauvage du terme, de la page.

On le voit, ici, comme dans beaucoup de planches que je vous présente, le fond et la forme sont inséparables. Ils se renforcent mutuellement et concourent tous les deux au sens que l’auteur veut donner à son œuvre ainsi qu’à sa beauté.

Narration : une page de Thorgal

Comme c’est aujourd’hui l’anniversaire de Jean Van Hamme, il est né le 16 janvier 1939, je vous montre une planche du tome 16 de Thorgal, Louve. Il s’agit de la dernière planche de l’album, montrant la naissance de la fille d’Aaricia et de Thorgal.

J’aime beaucoup cette séquence car elle laisse une large place à la tendresse, ce qui est assez rare dans l’univers de notre Viking, d’autant que l’album lui-même est sombre et violent.

Cette tendresse s’incarne dans Jolan serré contre son père case 1 et dans toute la famille, réunie en dernière case, qui partage un ultime câlin. Mais cette douceur est aussi présente dans le parallèle entre Aaricia allaitant son nouveau-né et une louve faisant de même avec ses petits dans la case juste en dessous.
Enfin, on retrouve cette tendresse dans les échanges de regards qui ponctuent le reste de la page : la louve regarde Thorgal, puis Thorgal regarde Aaricia et, enfin, le couple réuni contemple sa petite fille.

Vous l’avez compris, j’apprécie cette page autant pour ce qu’elle raconte que pour la manière dont elle le raconte. Jean Van Hamme a toujours été un orfèvre en matière de narration. Il sait être précis et direct, sans jamais être lourd ni manquer de fluidité. Un exemple pour tous les scénaristes grand public.

Alix senator 17 : preview du poète Horace

Le poète latin Horace serait mort fin novembre de l’an 8 avant notre ère. Vous ne le connaissez sans doute pas mais c’est un des grands écrivains de l’époque augustéenne.

Soutenu par Mécène, le conseiller de l’empereur amoureux des arts, il composa de nombreuses Satires, Odes et Épodes ainsi que des Épitres qui sont parvenues jusqu’à nous tant sa virtuosité, son lyrisme et son humour suscitèrent d’admiration à son époque et dans les siècles qui suivirent.

Je vous le montre ici dans un extrait de planche du tome 17 d’Alix senator à paraître l’an prochain, Le Maître des masques. Les vers qu’il prononce devant Alix et ses amis ont hélas été perdus depuis.
(Bien sûr, ils sont de moi et servent avant tout le propos de l’album…)

La mort d’Auguste

Ironie de l’Histoire, Auguste meurt le 19 août 14 apr. J.-C., pendant le mois qui porte son nom depuis l’an 8 avant notre ère. Il se trouve alors à Nola, en Campanie, dans la cité de son père. Âgé de 75 ans, il est le seul maître de Rome depuis plusieurs décennies et le premier d’une longue série d’empereurs.

Les historiens antiques ne pouvaient passer à côté de l’événement. Certains, favorables à Livie et à son fils Tibère, le successeur d’Auguste, montrent le vieil empereur mourir dans les bras aimants de son épouse. D’autres, Tacite et Dion Cassius pour ne pas les nommer, reprennent au contraire à leur compte les rumeurs accusant Livie d’avoir empoisonné son mari avec des figues. Il était temps après plus de 50 ans de mariage (!) Auguste aurait eu le tort de vouloir, peut-être, changer d’héritier.

Un autre historien, Suétone, s’est attaché à rapporter les derniers instants de l’empereur : coiffé et maquillé de frais, il aurait demandé à ses amis s’ils avaient apprécié le spectacle de sa vie et, si oui, de l’applaudir, comme s’il n’avait fait, toute sa vie, que jouer la comédie.

Des thématiques que j’exploite avec bonheur dans ma série Alix senator, comme ici dans le tome 3, La Conjuration des rapaces.

La mort de Cléopâtre

Survenue le 12 août 30 avant notre ère, la mort de Cléopâtre est sans doute un des événements les plus célèbres de l’Antiquité et un de ceux qui a le plus inspiré auteurs et artistes.

La Mort de Cléopâtre par Jean-André Rixens, 1874, Musée des Augustins, Toulouse.

Selon les historiens grecs et romains (qui ne l’aimaient pas), la reine se serait suicidée soit en utilisant une épingle à cheveux, soit en ingérant un de ses propres poisons, soit, plus romantique, en se faisant mordre par un aspic, c’est-à-dire un ouraeus, un cobra égyptien, symbole de royauté pharaonique. C’est, bien sûr, cette dernière version qui est devenue la plus célèbre. Aujourd’hui, on se demande si cette mort ne fut pas, en fait, un suicide forcé orchestré par le futur empereur Auguste.

En tout cas, c’est suite à sa défaite devant les troupes d’Octave et à leur invasion de l’Égypte que la reine met fin à ses jours, bientôt suivie par son amant, Marc Antoine. Cléopâtre échappe ainsi au triste sort réservé traditionnellement par les Romains aux vaincus : figurer enchaîner comme un esclave au triomphe de son vainqueur dans les rues de Rome.

C’est la fin de l’indépendance de l’Égypte qui devient une province de la République italienne finissante. Octave, débarrassé de ses derniers rivaux, va pouvoir devenir Auguste, le premier empereur romain.

D’autres articles sur Cléopâtre : Cléopâtre VII, reine d’Égypte et La mort de Cléopâtre dans Alix senator

La canicule, un temps de chienne

Les canicules se répètent mais les explications latines restent toujours valables.

« Canicule » vient donc du latin « Canis », le chien, ou plutôt de « Canicula », le nom donné par les Romains à l’étoile Sirius, la plus brillante de la constellation du Grand Chien.

« Canis Major, Lepus, Columba Noachi et Cela Sculptoris », planche 30 du Miroir d’Uranie, un jeu de cartes célestes accompagné d’un traité familier d’astronomie… de Jehoshaphat Aspin, édité à Londres en 1825.

En Italie, « Canicula » se lève et se couche avec le soleil entre le 24 juillet et le 24 août, la période le plus chaude de l’année et celle où surgissent le plus de… canicules. Savants et poètes s’en sont très vite rendus compte et ont associé l’étoile et les vagues de chaleur.

Pline l’Ancien nous dit dans son Histoire naturelle : « Quant à la Canicule, qui ignore que, se levant, elle allume l’ardeur du soleil ? Les effets de cet astre sont les plus puissants sur la terre : les mers bouillonnent à son lever, les vins fermentent dans les celliers, les eaux stagnantes s’agitent. Les chiens aussi sont plus exposés à la rage durant tout cet intervalle de temps ; cela n’est pas douteux. »
Horace parle, lui, dans ses Satires de « la rouge Canicule qui fera éclater les muettes statues ».

Que faire devant tant de malheurs annoncés ? Des sacrifices, bien sûr. Au début de l’été, lors de l’augurium canarium, on immolait donc des chiens roux à Canicula dans l’espoir qu’elle épargne moissons, hommes et animaux.

Quant à savoir si cela marchait…

Autre article sur le même thème : Des étés meurtriers

Minute vintage: ce coquin de soleil

Puisque nous connaissons la première vague de chaleur de l’été, voici quelques conseils du magazine V du 27 juillet 1952 pour nous prémunir contre ce « coquin de soleil ».

Conseils pour les dames, évidemment :
– Profitez du soleil pour combattre votre cellulite
– Ne portez un maillot deux pièces que si vous êtes jeune avec un corps impeccable, mince, taille creusée, hanches étroites
– Si vous avez beaucoup de taches de rousseurs, consultez un médecin
– Épilez-vous sur la plage
– …

Photo ©Gallica

Saturne, père de Jupiter, dévore un de ses fils

Comme c’est la fête des pères ce week-end et que je suis d’humeur caustique aujourd’hui, je vous montre ce terrible Saturne, père de Jupiter, dévore un de ses fils peint par Peter Paul Rubens entre 1636 et 1638 et conservé au Musée du Prado.

Saturne, père de Jupiter, dévore un de ses fils par Peter Paul Rubens, vers 1636- 1638, Musée du Prado

C’est une représentation assez classique du mythe gréco-romain. Saturne, le Cronos des Grecs, était le roi des Titans. Il avait détrôné son père Uranus, le Ciel, qui régnait avant lui. Mais il savait qu’un jour, un de ses propres fils prendrait sa place.

Pour éviter cela, il ordonna à son épouse, Cybèle, de lui livrer tous ses enfants, dès leur naissance, pour qu’il les dévore. Elle obéit jusqu’au jour où elle accoucha du petit Jupiter. Elle réussit à le cacher et offrit à sa place à son horrible mari une pierre qu’il dévora aussitôt.

On connait la suite. Jupiter grandit. Il parvint effectivement à renverser son père et lui fit régurgiter ses frères et sœurs. Une nouvelle génération de dieux pouvait s’installer dans l’Olympe. Et son nouveau roi prit bien garde, lui, à n’engendrer aucun fils plus puissant ou plus malin que lui…

Et pour avoir une vision gréco-romaine plus sympathique de la paternité : Silène et Dionysos

L’Etna, mythes et légendes

 

L’Etna, le volcan sicilien, a connu une spectaculaire éruption ce début de semaine. Il a craché une énorme colonne de fumée et de cendres, heureusement sans danger. Cette montagne est le plus haut volcan actif d’Europe et l’un des plus actifs du monde.

L’Etna en éruption, le 2 juin 2025 à Catane, en Sicile (Italie). © Salvatore Allegra/Anadolu/Afp)

Déjà dans l’Antiquité, il impressionnait beaucoup ceux qui l’approchaient. Une légende raconte que le philosophe Empédocle se serait jeté dans la lave bouillonnante pour y être totalement consumé et disparaître ainsi de la surface de la terre. Il n’aurait laissé que ses sandales sur le bord du cratère pour que chacun sache ce qui lui était arrivé.

Pallas (Athéna) et Encelade, plat attique à figures rouges, vers 525 av. J.-C., musée du Louvre.

Ceux qui préféraient les mythes à la philosophie, racontaient plutôt que l’origine de l’Etna se trouvait dans la punition infligée par Athéna et au géant Encelade. Celui-ci aurait promis d’aider les dieux dans leur combat contre les Titans alors que Zeus cherchait à détrôner son père, Cronos. Mais Encelade prit la fuite pendant la bataille et Athéna l’emprisonna sous la Sicile. Les tremblements de terre, fréquents dans l’île, sont dus à ses mouvements et les coulées de lave à son haleine enflammée.

Zeus dardant son foudre sur Typhon, hydrie à figures noires, v. 550 av. J.-C., Collection des Antiquités de l’État bavarois.

Il ne resta pas longtemps seul : Typhon, le monstre géant aux ailes d’aigle et aux cent têtes de dragons, le rejoignit bientôt sous l’Etna. Zeus l’aurait précipité là car il aurait voulu s’emparer de l’Olympe, épouser Héra, la femme du roi des dieux, et faire des autres divinités ses esclaves après avoir rétabli le pouvoir des Titans de Cronos tout juste vaincus.

Peut-être ces monstres sont-ils toujours là et mûrissent-ils ensemble leur terrible vengeance. Je trouve stimulant en tout cas d’imaginer qu’ils essaient parfois de s’évader, comme en 1669. Cette année-là, eut lieu l’éruption la plus importante des temps historiques. En février, des séismes firent trembler le flanc sud de l’Etna et le 11 mars s’y ouvrit une large fissure longue de 12 km d’où jaillit la lave. Elle engloutit plusieurs villages et détruisit même une partie de la ville de Catane, sans faire de victime.

Les Très Riches Heures de juin

Nous sommes début juin et j’ai décidé de renouer avec le plaisir de vous montrer le folio correspondant à ce mois dans les Très Riches Heures du duc de Berry.

Un livre d’heures est un ouvrage permettant à son propriétaire de connaître les différentes prières chrétiennes quotidiennes. Il comprend aussi souvent un calendrier avec tous les rites et cérémonies annuels.

Jean de Berry (1340 – 1416) commanda les très riches illustrations du sien aux frères Paul, Jean et Herman de Limbourg vers 1410-1411. Inachevé à leur mort à tous, il ne fut terminé que vers 1485-1486.

 

R.M.N. / R.-G. Ojéda

Le folio correspondant au mois de juin représente les travaux des champs de la fin du printemps près de Paris. Deux femmes mettent le foin en meulons pour le faire sécher avant son ramassage tandis que des hommes fauchent l’herbe un peu plus loin. Leur champ se trouve au bord de la Seine. Sur la rive en face, on découvre le magnifique palais de l’île de la Cité où demeure l’administration royale de l’époque avec, tout à droite la Sainte-Chapelle.

Si certains d’entre vous s’intéressent à ce qui se passe dans le ciel de la miniature, j’en ai parlé ici : les Très Riches Heures de septembre

Et, pour retrouver le reste des pages de ce site concernant les Très Riches Heures :

– les autres mois : janvier, février, mars, avril, mai, juillet, août, septembre, octobre, novembre , décembre

– une fête chrétienne illustrée dans le livre : l’Ascension

– Un étonnant « homme zodiacal »